L’IA est sur toutes les lèvres et transforme déjà le secteur financier. Pour la Place genevoise, le véritable enjeu n'est pas seulement technologique, mais réside surtout dans la capacité à conjuguer innovation, confiance et expertise humaine.
Depuis plusieurs années, tout acteur économique est touché par la transformation digitale. Le secteur bancaire n’échappe pas à la règle et innove en permanence pour rester compétitif. Plusieurs facteurs sont à l’origine de la montée en puissance du digital. Suite à la crise financière de 2008, les banques ont dû se réinventer dans un contexte politique et économique instable. Elles ont également été amenées à faire face aux changements de comportement de leur clientèle et à l’apparition de nouveaux acteurs.
Pour notre Place financière, l’enjeu est clair : faire de l’innovation technologique non seulement un facteur de compétitivité, mais aussi un moteur de confiance et de création de valeur durable. En conjuguant excellence humaine, expertise financière et maîtrise des technologies émergentes, les acteurs financiers ont l’opportunité de positionner Genève parmi les leaders d’une économie plus agile.
L’IA redessine les métiers bancaires
La finance fait partie des secteurs dans lesquels l’IA possède le plus grand potentiel de changement. En effet, notre branche se caractérise par des processus axés sur les données, un élément sur lequel s’appuie le développement de l’IA. Une étude réalisée par la banque Raiffeisen sur les PME en 2024 souligne qu’environ 80% des employés de bureau en Suisse pourraient être directement exposés à l’IA.
Toutefois, l’histoire économique nous enseigne une leçon essentielle : les technologies remplacent rarement des professions entières, mais déplacent le curseur de la création de valeur. A tire d’exemple, Excel n’a pas supprimé les comptables. Il les a amenés à consacrer davantage de temps à l’analyse. Dans le domaine bancaire, les distributeurs automatiques puis l’e-banking n’ont pas fait disparaître les conseillers, mais les ont conduits à renforcer leur rôle d’accompagnement.
C’est dans cette logique que s’inscrit l’IA dans la banque. Certaines tâches pourront être automatisées, telles que la recherche d’informations ou le résumé de dossiers. D’autres, en revanche, resteront profondément humaines. Comprendre les attentes d’un entrepreneur, accompagner une famille dans la transmission de son patrimoine ou savoir apprécier des situations complexes requièrent une capacité d’interprétation et un esprit critique. Dès lors, la question n’est pas de savoir quels métiers vont disparaître, mais plutôt quelles tâches seront confiées aux machines, car la confiance ne s’automatise pas.
Une transformation déjà bien engagée par le secteur bancaire
Selon la FINMA, la moitié des établissements financiers suisses ont recours à l’IA au quotidien. Son utilisation concerne notamment la lutte contre le blanchiment, la détection des fraudes et l’analyse documentaire.
Une récente étude réalisée par la Haute école de gestion de Genève (HEG Genève) en collaboration avec l’observatoire e.foresight permet d’obtenir une cartographie précise des usages dans le private banking. Il en ressort que les établissements les plus digitalisés s’orientent vers un modèle hybride, dans lequel 80% des services sont accessibles par des canaux digitaux. En ce qui concerne la mise en œuvre de l’IA générative, la majorité des banques l’utilisent pour la traduction, la « market research » ou encore la génération de propositions d’investissement, en réponse aux attentes d’une clientèle de plus en plus sophistiquée.
Dans ce domaine, Genève dispose d’atouts précieux. Classée au 2ème rang mondial des centres financiers les plus attractifs dans le domaine des fintechs, la place financière genevoise bénéficie d’un écosystème unique réunissant les banques, les gestionnaires de fortune, les entreprises technologiques ainsi que des universités et des hautes écoles. Cette proximité entre innovation, recherche et pratique constitue une marque de fabrique enviée par les Places concurrentes.
L’investissement dans les compétences : la meilleure réponse à l’IA
Avec 38'000 emplois à Genève, les métiers de la finance demeurent fondamentalement des métiers de personnes. Or, l’attractivité de la Place financière dépend avant tout de la qualité des services offerts. Pour maintenir cette expertise, le doute n’est plus permis : les compétences recherchées demain combineront expertise humaine et compréhension des outils numériques. Les établissements auront besoin de collaboratrices et de collaborateurs capables de superviser l’IA, d’en interpréter les résultats, d’en contrôler les biais, d’assumer la responsabilité des décisions et d’entretenir une relation de confiance avec leurs clients.
Les investissements bancaires et financiers doivent aussi être en mesure de répondre à l’appréhension légitime exprimée par les collaboratrices et les collaborateurs face à la déferlante de l’IA. Dans cette optique, une conférence a récemment réuni plus de 200 personnes à la FER Genève sur le thème de l’IA dans les métiers de la banque « anticiper l’impact, renforcer l’employabilité ». A cette occasion, la Professeure Roxana Mihet a relevé que l’IA ne rend pas le banquier inutile, mais change ce que ce dernier doit savoir faire.
Pour répondre à ces défis, les banques et les gestionnaires de fortune tablent sur le renforcement de la formation continue. Genève a la chance de bénéficier d’acteurs de pointe avec la HEG Genève et l’Institut Supérieur de Formation Bancaire (ISFB), qui proposent une offre foisonnante en matière de digitalisation et d’IA.
Le monde académique n’est pas en reste. Depuis longtemps, l’Université de Genève anticipe et accompagne les bouleversements profonds auxquels est confrontée la Place financière. La Geneva School of Economics and Management (GSEM) a fait œuvre de pionnière avec son Master en Business Analytics. Ce programme tient compte de l’importance croissante des mégadonnées (Big Data) dans l’économie, en utilisant les données pour éclairer la prise de décision et optimiser les processus métier.
L’avenir des métiers bancaires ne se joue donc pas dans une opposition entre l’humain et la machine. Le véritable enjeu constitue à allier ces deux intelligences, car notre compétitivité repose plus que jamais sur la confiance qu’inspire notre centre de compétences.
Opinion publiée dans "Le Temps" - 3 août 2026