Lundi 23 Sep. 2019
Yves Mirabaud Président de la Fondation Genève Place Financière

Finance durable : un pont entre la Genève financière et la Genève internationale

Réglementation | Conditions cadres | Finance durable

Genève regroupe à la fois des organisations internationales et non gouvernementales, des fondations importantes, une Université de pointe ainsi qu’une compétence unique dans la gestion privée et institutionnelle. Cette chaîne de valeurs en fait un hub incontournable de la finance durable.

Si la finance durable pouvait parfois être considérée comme un alibi par le passé, elle participe à présent pleinement à la diversité de la place financière genevoise. Elle permet en particulier d’attirer des compétences nouvelles. Elle constitue donc non seulement un relais de croissance important, mais aussi un vecteur de différenciation avec les autres centres financiers.

De nombreux intermédiaires financiers se sont tournés vers des stratégies d’investissements responsables. La majorité des établissements bancaires genevois a ainsi signé les principes de gestion responsable des Nations Unies.

Les derniers chiffres publiés par Swiss Sustainable Finance (SSF) sur le volume des placements durables effectués en Suisse révèlent que ceux-ci ont progressé de 83% en 2018 pour atteindre CHF 717 milliards. Cela démontre combien les aspects sociaux et environnementaux conditionnent aujourd’hui les comportements en matière de placement.

La finance durable est l’affaire de tous

En dirigeant les flux financiers vers des activités durables, le secteur financier apporte sa pierre à la transformation des marchés et à l’élaboration des modèles économiques de demain.

En Suisse, le total des actifs sous gestion frôlait la barre des CHF 7'000 milliards fin 2018. Ces montants considérables proviennent notamment des dépôts des particuliers et des entreprises ou encore des avoirs de prévoyance des caisses de pension. Les établissements bancaires et financiers gèrent ces portefeuilles pour le compte de leurs clients privés et institutionnels, en respectant les profils d’investissements fixés contractuellement selon l’appétence aux risques et les attentes de rendement. Sur ce dernier point, les institutions de prévoyance sont tenues d’obtenir des rendements à court terme permettant de servir les rentes aux pensionnés, une exigence qui n’est pas toujours compatible avec la notion de durabilité. Par conséquent, une transition vers davantage d’investissements durables ne se trouve pas entre les seules mains des établissements bancaires et financiers helvétiques. Ces derniers ont certes développé un savoir-faire pointu en la matière qui leur a permis d’offrir des produits attractifs conformes aux critères de durabilité. Mais du côté de la demande, l’impulsion doit venir des investisseurs privés et institutionnels.

Une législation incitative et non pas coercitive

Les investisseurs n’ont pas non plus les coudées franches pour adopter une stratégie d’investissement durable. En effet, la législation helvétique impose actuellement aux caisses de pension un carcan beaucoup trop rigide.

Consciente de cet obstacle majeur, la Commission de l’environnement, de l’aménagement du territoire et de l’énergie du Conseil des Etats (CEATE-E) propose un bouquet de mesures destinées à faciliter le passage à une allocation plus durable.

Un premier postulat prévoit de modifier l’Ordonnance sur la prévoyance professionnelle vieillesse, survivants et invalidité (OPP2) afin d’éliminer les obstacles aux investissements durables pour les institutions de prévoyance. Il s’agit d’abroger les dispositions relatives aux placements autorisés et aux limites par catégorie. Il conviendrait aussi d’appliquer pleinement la « règle de l’investisseur prudent » pour diversifier leurs actifs. Cette démarche a le mérite d’encourager la durabilité en tenant compte de la réalité actuelle : avec une part de marché de 88% dans la finance durable, les investisseurs institutionnels possèdent une réelle force de frappe. De plus, elle met en place un garde-fou dans le but d’éviter que l’engouement pour ce type d’investissement conduise à une prise de risque inconsidérée.

Un second postulat vise à rendre le marché des capitaux suisses plus attractif en supprimant le droit de timbre et en réformant l’impôt anticipé, qui constituent deux handicaps majeurs à l’heure actuelle. Ce sont deux conditions indispensables pour faire de la Suisse un centre pour l’émission à grande échelle de « Green Bonds », les obligations vertes.

Les éléments qui précèdent démontrent que pour favoriser l’investissement durable, un dialogue et un engagement commun de tous les acteurs pertinents du secteur financier, de la politique et de la société civile s’avèrent nécessaires.

Du savoir-faire au faire savoir

Les autorités ne peuvent pas ériger à elles seules la Suisse, et Genève en particulier, en tant que leader mondial de la finance durable. Et toutes les places financières ne se valent pas quand il s’agit d’expertise en durabilité. Or, Genève occupe une place de choix en regroupant sur son sol à la fois les organisations internationales, de grandes fondations privées, un secteur académique à la pointe et des compétences financières hors du commun. Cette proximité entre la Genève internationale et la Genève financière constitue un atout unique au monde.

L’organisation du Sommet « Building Bridges » le 10 octobre prochain démontre que le pont entre les deux rives du lac est bien plus qu’une image de carte postale. Pour la première fois, tous les acteurs de l’écosystème seront réunis afin d’élaborer des solutions concrètes et innovantes pour maximiser leur impact collectif.

La finance durable ne doit pas se limiter à un cercle d’initiés au langage ésotérique. Le moment est donc parfaitement choisi pour mettre en lumière le savoir-faire de la place financière genevoise en matière de gestion durable. Est-il possible en effet de trouver un lieu plus approprié que Genève pour rappeler que la durabilité est l’affaire de tous ?


Opinion publiée dans "Le Temps" - 23 septembre 2019