Ne nous laissons pas tromper par l’intitulé « Initiative pour la durabilité ». En attaquant les accords bilatéraux avec l’Union européenne et l’accès au capital humain nécessaire, elle met en péril la stabilité économique et sécuritaire de notre pays ainsi que l’innovation. Son seul effet durable serait le chaos.
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Le 14 juin, le peuple suisse sera appelé à voter sur l’initiative « Pas de Suisse à 10 millions ! (initiative pour la durabilité) ». Ce texte demande d’inscrire dans la Constitution un plafond rigide de la population.
Si la population dépasse les 10 millions, l’Accord sur la libre circulation des personnes conclu avec l’Union européenne (UE) devra être dénoncé, ce qui entraînerait automatiquement la résiliation des six autres Accords bilatéraux I ainsi que la fin des Accords de Schengen et de Dublin.
Vers une pénurie de main-d’œuvre pour la Place financière
Le 13 mai 2026, le Conseil fédéral a publié une étude commandée par le Secrétariat d’Etat aux migrations en réponse à deux interventions parlementaires. Ce document analyse les conséquences probables d’une limitation de la population suisse à 10 millions d’habitants.
Les projections indiquent que la Suisse atteindra vraisemblablement la barre des 10 millions de personnes en 2041, voire en 2034 si la croissance démographique est plus forte. La mise en place d’un plafond démographique rigide en application de l’initiative signifierait un refus catégorique de toute entrée en Suisse, à moins qu’elle ne soit compensée par un départ.
Ce plafond est une exigence radicale, qui est même absurde si l’on considère l’évolution démographique de la Suisse. Chaque année, le nombre de personnes partant à la retraite augmente par rapport au nombre de jeunes entrant sur le marché du travail. Or, cette initiative supprimerait la possibilité pour notre pays de corriger cette évolution démographique par l’immigration.
Il est facile d’en connaître les conséquences : de plus en plus d’entreprises seraient dans l’incapacité de trouver la main-d’œuvre adéquate en Suisse. Ce serait une incitation pour les entreprises qui le pourraient à délocaliser ou à développer leurs sites et leurs activités à l’étranger.
A l’instar de nombreux autres secteurs économiques, la Place financière ne serait pas épargnée par ce phénomène de raréfaction de la main-d’œuvre. Selon le Baromètre bancaire 2025 de l’Association suisse des banquiers, l’emploi dans la Place financière a progressé de 1,1% en 2024, pour atteindre 94'347 postes en équivalents plein-temps, marquant ainsi la cinquième année consécutive de croissance. A fin 2024, le taux de chômage dans les banques était de 3%, illustrant une situation proche du plein emploi. Aujourd’hui déjà, les établissements bancaires font face à des difficultés dans le recrutement de spécialistes. 40% des banques sondées soulignent que la pénurie de main-d’œuvre qualifiée reste un défi concret pour la branche.
Par ailleurs, une acceptation de l’initiative impliquerait sans doute la réintroduction des contingents. Des procédures bureaucratiques décideraient alors quelles entreprises pourront embaucher quelles personnes dans quelles régions. La priorité ne serait plus forcément donnée aux besoins de l’économie et l’attribution des quotas provoquerait de vives tensions entre les secteurs d’activités et les cantons. Ce système aléatoire, marqué de lourdeurs administratives représenterait un handicap majeur pour la Place financière qui doit pouvoir faire preuve d’agilité et de flexibilité dans la recherche de compétences techniques diverses et variées.
Une limitation de l’immigration, une résiliation de l’Accord de libre circulation des personnes et le retour des contingents accentueraient encore l’assèchement du marché du travail dans l’industrie bancaire et financière. Or, cette dernière a un besoin impératif de ressources multiples pour rester compétitive face à ses concurrentes étrangères.
La sécurité : un facteur clé pour l’attractivité de la Place financière
La place financière suisse a bâti son succès non seulement sur les compétences de ses acteurs, mais aussi sur la confiance que lui ont accordée ses clients, notamment étrangers. Pour rappel, sur les quelque CHF 9'000 milliards d’actifs gérés en Suisse, plus de 45% proviennent d’une clientèle internationale. Or, cette confiance ne peut exister que si la Suisse demeure un pays stable et prévisible. Le contexte géopolitique chahuté rend la sécurité plus cruciale que jamais.
Mais la Suisse ne peut pas être un îlot de paix à elle seule. Les Accords de Schengen permettent à notre pays de participer à un espace de sécurité partagé avec 29 Etats européens (les 27 membres de l’UE et 4 pays associés). L’instrument central de cet accord réside dans le Système d’information Schengen (SIS). Il génère un échange transfrontalier d’informations pertinentes pour la sécurité et contient notamment des signalements de personnes recherchées ou disparues, d’objets volés ou recherchés comme des véhicules ou des armes, ou encore des interdictions d’entrée et de séjour. Le SIS est donc important pour lutter contre le crime organisé, les trafics en tous genres et le terrorisme.
A cela s’ajoute que la Suisse ne ferait plus partie de l’espace Schengen pour les visas. Cela rendrait plus difficile l’accès à notre pays pour la clientèle internationale. Les collaboratrices et les collaborateurs de la Place financière auraient également des difficultés à rendre visite à leurs clients à l’étranger.
Pas de Place financière sans innovation
Pour conclure, l’élément le plus préoccupant est sans conteste l’impact qu’une acceptation de l’initiative aurait sur la capacité d’innovation de la Suisse et de sa Place financière.
Les métiers de la banque et de la finance évoluent à une vitesse phénoménale. L’intégration de l’intelligence artificielle dans tous les secteurs d’activité représente un défi majeur, tant pour les établissements eux-mêmes que pour les collaboratrices et les collaborateurs.
Pour appréhender ces enjeux, la Place financière doit pouvoir compter sur une formation de pointe. Aujourd’hui, nos hautes écoles comptent parmi les plus prestigieuses au monde. Pour conserver ce niveau d’excellence, elles doivent pouvoir attirer les meilleurs chercheuses et chercheurs et conclure des partenariats avec leurs homologues à l’étranger. Sans les Accords bilatéraux avec l’UE, la Suisse serait exclue de programmes de recherche comme Horizon Europe, Erasmus+ ou encore Digital Europe.
La Place financière fera partie des premières victimes d’un isolement académique de la Suisse. Ne prenons pas ce risque le 14 juin prochain !
Opinion publiée dans "Le Temps" - 1er juin 2026