Vendredi 16 Mars 2018
Edouard Cuendet Directeur FGPF

La fintech prendra-t-elle la place de l'humain ?

Fin Tech | Formation | Talents

Le numérique est devenu le principal moteur de l’innovation dans pratiquement tous les secteurs d’activité et la finance n’y échappe pas. La nouvelle génération de clients veut certes un accès aisé aux prestations bancaires, elle reste pourtant attachée aux conseils personnalisés. L’avenir est aux services financiers qui sauront s’insérer dans des moments de vie, au moment même où le besoin apparaît.

Interview d'Edouard Cuendet, Directeur de la FGPF, à "Allnews"

Quel rôle joue l'innovation et en particulier l'informatique financière (fintech) dans l’essor de la place financière genevoise ? Dans le domaine des fintechs, les investissements sont-ils suffisants?

La place financière suisse figure parmi les centres financiers à la pointe de la digitalisation. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les premières initiatives datent du début des années 2000 avec la banque en ligne. Le WEF classe d’ailleurs la Suisse au premier rang des pays les plus compétitifs au monde et parmi les dix Etats les mieux à même de faire face aux changements technologiques.

Le terme « FinTech » est une notion à la mode, mais on ne sait plus très bien ce qu’elle recouvre. Le numérique est devenu le principal moteur de l’innovation dans pratiquement tous les secteurs d’activité et la finance n’y échappe pas.

Au sein de la place financière genevoise, il existe autant de modèles de FinTech qu’il y a de profils de banques. Certaines réalisent le développement de leurs outils digitaux en interne tandis que d’autres préfèrent acheter des solutions technologiques matures et que d’autres encore créent des plateformes pour intégrer les gérants de fortune indépendants. A ceci s’ajoutent les établissements qui optent pour un modèle d’affaires entièrement digitalisé.

A moyen terme, la fintech prendra-t-elle la place de l’humain ?

S’il n’est plus nécessaire de se rendre dans une agence pour ouvrir un compte et si un outil informatique peut surveiller un portefeuille, la relation personnelle reste indispensable. Une finance entièrement robotisée ne tient pas compte des spécificités du client. Ce dernier souhaite pouvoir choisir le mode d’interaction qui lui convient. Ainsi, les analystes et les gestionnaires de fortune auront toujours une plus-value essentielle à apporter, car ils participent à une sélection plus fine des titres et des produits. De plus, la relation avec le client possède un aspect émotionnel fondamental que seul l’humain peut appréhender. La numérisation constitue une aide qui permet ainsi au conseiller de se consacrer au cœur de son métier.

La nouvelle génération de clients veut certes un accès aisé aux prestations bancaires, elle reste pourtant attachée aux conseils personnalisés. Dans un monde de plus en plus robotisé, je suis donc convaincu que la différence se fera grâce à une relation personnalisée. La banque répondra à des «moments de vie ». Les progrès technologiques et l’évolution des attentes des consommateurs laissent entrevoir un monde dans lequel les produits financiers, que ce soit du paiement, du crédit ou encore de l’épargne, vont retrouver leur rôle originel de « moyen » : un moyen pour réaliser un projet, pour atteindre un objectif, pour surmonter un coup dur… L’avenir est aux services financiers qui sauront s’insérer dans ces moments de vie, au moment même où le besoin apparaît.

La place réunit-elle aujourd'hui une réserve suffisante d'expertise adaptée au futur? Quelles pourraient en être les lacunes?

Les métiers de la finance demeurent fondamentalement des métiers de personnes. La réputation de la place financière dépend avant tout de la qualité des services offerts. Selon un récent sondage de l’Association suisse des banquiers, 62% des Suisses estiment que les banques helvétiques se distinguent de la concurrence internationale grâce à un personnel jugé très compétent.

Le défi est de former non seulement les collaboratrices et les collaborateurs aux métiers de demain, mais également les jeunes qui constituent la relève. Pour ce faire, les profils devront évoluer pour tenir compte à la fois de l’évolution constante de la réglementation et des nouvelles technologies. Il ne s’agit pas d’un sujet technique, mais d’une réelle réflexion qui concerne aussi bien la formation continue que l’apprentissage et la formation académique. C’est la raison pour laquelle une collaboration étroite entre les milieux économiques et académiques est essentielle.  

Par ailleurs, afin de répondre à une clientèle internationale, la Place doit en particulier pouvoir compter sur des talents de tous horizons. Il est essentiel de pouvoir compter sur le vivier local, de très haut niveau, mais également de recruter les meilleurs éléments, où qu’ils se trouvent sur la planète.

On pourrait imaginer l'arrivée de talents étrangers, venant par exemple de Grande-Bretagne. La place financière offre-t-elle une attractivité suffisante pour les nouveaux talents? La nouvelle initiative de l'UDC risque-t-elle de ralentir le flux?

La place financière s’inscrit dans un monde globalisé et se trouve face à un double défi : le premier est de se confronter à des concurrents qui mettent tout en œuvre afin d’acquérir des parts de marché ; le second est d’évoluer dans un environnement qui ne cesse de changer au gré des avancées technologiques.

Vous avez certainement pris connaissance du « Global Competitiveness Index 2017-2018 » du World Economic Forum. Pour la 9ème année consécutive, la Suisse arrive en tête. Elle se distingue par un marché du travail flexible et brille par son système d’éducation. Ces atouts sont complétés par une qualité de vie que nous envient nos concurrents.

Il ne faut pourtant pas oublier que la compétitivité ne se décrète pas. Les freins à l’immigration constituent des barrières à l’engagement de compétences qui existent en-dehors de la Suisse. C’est pourquoi, la Fondation Genève Place Financière porte une attention particulière aux travaux parlementaires relatifs à la mise en œuvre de l’initiative du 9 février 2014 « contre l’immigration de masse ». La solution pragmatique adoptée par les Chambres fédérales en décembre de l’année dernière devrait contribuer à améliorer la sécurité juridique dans ce domaine.

Interview parue dans "Allnews" le 16 mars 2018