Monday 15 May 2017
Yves Mirabaud Président de la Fondation Genève Place Financière

Place financière : confronter un sondage à la réalité

Depuis plus de 20 ans, l’Association suisse des banquiers (ASB) réalise par le biais d’un institut indépendant un sondage d’opinion bisannuel sur l’image des banques en Suisse. La dernière édition a été publiée en avril 2017. Elle prend le pouls de la population et analyse la perception de cette dernière sur les établissements bancaires et sur leur rôle économique.
Alors que la place financière traverse de nombreuses turbulences depuis 2008, l’opinion que portent les Suisses sur ce secteur mérite une attention particulière. Les banques helvétiques sont-elles prophètes en leur pays ?

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Une confiance retrouvée

95% des sondés jugent leur banque digne de confiance – un chiffre qui dépasse même le niveau d’avant la crise financière. Les banques sont considérées comme particulièrement solides et fiables, leur personnel est jugé compétent.

Ce résultat stalinien tranche avec les discussions de café du commerce dans lesquelles il est encore de bon ton d’accuser la place financière de tous les maux. Ce constat reste particulièrement vrai pour Genève où, et c’est là tout le paradoxe, le secteur bancaire et financier représente près de 15% du PIB et assure environ 37'000 emplois à haute valeur ajoutée.

Ce score réjouissant ne constitue pas pour autant une raison de sombrer dans une autosatisfaction béate. Cette confiance ne se décrète pas, elle se mérite. Tentons ici d’en analyser les fondements.

La solidité tout d’abord : en dépit des pressions exercées sur les marges et des coûts croissants liés à la réglementation, au renforcement du franc suisse et aux taux d’intérêt négatifs imposés par la Banque nationale suisse, les banques suisses demeurent solides. Cela découle notamment de leur dotation en fonds propres importante, en application des règles draconiennes imposées par le Comité de Bâle.  Les chiffres publiés par les banques privées, notamment genevoises, mettent à jour des ratios de fonds propres qui ne peuvent que susciter l’envie de leurs concurrentes étrangères. Les établissements rangés dans la catégorie « too big to fail » sont soumis à des cautèles supplémentaires.

On a vu les ravages que pouvait causer, en termes de confiance, une solidité financière chancelante. Pensons en particulier à la situation préoccupante de certains établissements de la Péninsule italienne. A l’inverse, il serait contreproductif que le perfectionnisme helvétique, communément appelé  « Swiss finish », conduise à l’instauration d’un carcan règlementaire étouffant.

Du personnel compétent ensuite : aussi fortement capitalisées soient elles, les banques suisses ne pourraient générer la confiance si elles ne bénéficiaient pas des compétences pointues des collaboratrices et collaborateurs qui forment le cœur de la Place. Les métiers de la finance sont multiples et évoluent à une vitesse vertigineuse. Ce phénomène nécessite un effort accru en matière de formation, depuis l’apprentissage, jusqu’à la recherche universitaire, en passant par la formation continue.   

Malgré le vivier de talents très riche au niveau local, la Place financière ne peut se passer de compétences spécifiques en provenance de l’étranger. Cette exigence découle tout naturellement de la nature globale de l’industrie bancaire helvétique. Ce constat vaut d’ailleurs en particulier pour Genève, où la clientèle internationale s’avère prépondérante, tant pour les activités de gestion de fortune que pour celles liées au financement du négoce de matières premières. A cet égard, la solution pragmatique adoptée par les Chambres fédérales en décembre 2016 à propos de la mise en œuvre de l’initiative du 9 février 2014 contre « l’immigration de masse » devrait permettre d’améliorer la sécurité juridique.


L’innovation technologique : le nerf de la guerre

Une place financière tournée vers l’avenir se doit d’être innovante. Les Suisses l’ont bien compris et le sondage précité indique que 65% d’entre eux sont d’avis que les banques helvétiques feront partie des gagnants de la digitalisation. Les plus jeunes générations sont d’ailleurs les plus optimistes à cet égard.

Sur le terrain, le domaine des technologies financières (les « FinTechs ») connaît un essor spectaculaire. La Suisse en général et la Romandie en particulier, de Genève à Yverdon en passant par l’EPFL à Lausanne, fourmillent de projets et de start-ups prometteurs.

Cet écosystème ne pourra toutefois pas se développer sans un accompagnement législatif et fiscal adéquat. D’où l’importance de la future législation fédérale sur l’innovation technologique qui fait actuellement l’objet d’une procédure de consultation. Dans ce domaine, la notion d’égalité de traitement (« level playing field ») prend tout son sens : les banques qui se lanceraient dans ces activités doivent bénéficier des mêmes allègements en termes de réglementation que les jeunes pousses, sauf à vouloir prendre le risque de générer une distorsion de concurrence injustifiable.

Mais chaque médaille a son revers : le sondage évoqué ci-dessus révèle que les risques relatifs à la cybercriminalité constituent le danger le plus souvent cité en lien avec la numérisation de la finance. Les risques d’une perte du contact personnel et d’une éventuelle détérioration du service pour le client sont jugés moins élevés.  

Le financement des entreprises innovantes a également été abordé dans le sondage : si seulement 37% des Suisses estiment que les banques financent les entreprises jeunes et innovatrices, il apparaît qu’une nette majorité d’entre eux demande aux banques de rester prudentes en la matière. Les Suisse perçoivent donc bien la différence entre, d’une part, l’octroi de crédits commerciaux à des entreprises bien établies et susceptibles de fournir des garanties et, d’autre part, le financement du capital-risque, qui répond à des critères totalement différents.


Un sondage, reflet du bon sens helvétique

L’édition 2017 du sondage de l’ASB a permis de démontrer que les Suisses font confiance à leur banque et à leur solidité. Les personnes interrogées sont également au fait des défis technologiques auxquels est confronté un secteur en pleine révolution digitale. Ils perçoivent tant les opportunités que les risques liés aux FinTechs et plaident pour un juste équilibre entre l’innovation et la gestion des risques. Un compromis très helvétique somme toute !

Opinion publiée dans "Le Temps" - 15 mai 2017